Louis MARIN du College de France.Musée des Beaux-Arts de Rennes du 17/10/1990 au 07/01/1991.

Baroque

Il est difficile de trouver un plus exemplaire travail de la métaphore que les photographies que propose Kiuston Hallé. On sait que la physique définit le travail comme produit d’une force par un déplacement. On se demandera, à contempler ses "images ", quelles forces sont à l’œuvre dans l’acte photographique dont elles sont les produits. On s’interrogera sur les déplacements qui en affectent les éléments et sur leurs effets de sens.

Les neuf photographies ici présentées sont extraites d’une série de neuf que Kiuston Hallé nomme « baroque espagnol »fruit d’un séjour en Espagne entre Valladolid, Séville et Grenade ; fruit précieux et rare ; fruit longuement mûri, du temps, des temps, de l’histoire, des fragments d’histoire et d’images, des citations et des souvenirs se sont en effet accumulés et sédimentés dans la surface lisse de l’image qu’un cadre de plomb gris gravement enferme .Le geste photographique, dans le déclic de son inscription instantanée,s’est borné à cueillir une œuvre lentement, puissamment construite jusqu’à se dresser dans son autonomie matérielle- comme un tableau ou une sculpture-. Le geste photographique consacre cette fin, but et terme à la fois comme s’il s’agissait pour lui de pérenniser en monument de mort, d’élire pour le donner à lire (legere : rassembler et choisir par recueillement) le moment final de la création.

Quelles forces, quels déplacements produisent le travail de la métaphore photographique ? Dans chacune des œuvres que Kiuston Hallé finalement livre au regard, une image « initiale » est tapie, une « photographie clef » comme elle l’appelle- ainsi parle-on de la clef des songes ou la clef des champs- qu’elle est allée saisir au flash électronique dans la pénombre d’une église ou d’un musée, une tête de Christ, un Ecce Homo de José de Mora du musée des Beaux-Arts de Séville, le Christ gisant de Juan de Mesa de l’église san Gregorio,une Mater Dolorosa(José de Mora) du musée de Grenade,le Christ de la Clemancia (Martinez Montanes) ou el Catcherro, le Christ des gitans…..C’est cette image qui porte le coup originaire d’une première forme d’affect et c’est son déplacement ensuite, par répétition et fragmentation, qui lui en assure une seconde- de surcroît- qui ne relève plus cette fois d’une passion de l’œil d’un choc du regard ou d’une motion du corps rivés à l’appareil enregistreur, mais d’une savante mise en scène : force en supplément de la re-présentation- c’est à dire de la  présentation dé-placée par itération et syncope. Kiuston Hallé déploie en effet, en les drapant, les froissant, par plis, bouillonnés, pinces, torsades…Il faudrait ici convoquer tout le vocabulaire de la pliure et du pan- de grandes feuilles de plomb, minces comme peau de métal ou armures, lourdes comme un brocart ou un velours, de grandes feuilles qu’elle entrouve en baillements ou déchire en blessures sur tel ou tel motif de la photographie clef : un torse sanglant, un visage de douleur. Puissante mise en scène par laquelle le regard pathétique de l’affect blessé par l’image initiale devient le bourreau de ces corps et de ces visages à demi cachés, à demi révélés.

Les dessous d’un tableau ici se manifestent par les jeux d’une surface sculptée, mais aussi bien les figures d’un théâtre sur lesquelles le rideau de scène animé par de courtes violences locales s’entrouvrirait pour laisser pressentir, imaginer les passions sacramentales qui les agitent et les torturent jusqu’à la mort avant de les offrir à la jouissance de la dévotion.. Ce sera cet objet, tableau, sculpture, maquette scénographique dont l’image photographique inscrira sur la pellicule le  travail, produit de ces forces par les déplacements scéniques qui en sont les effets et les affects ; objet métaphore car il est, pour notre regard qui le parcourt, qui le lit, le creuse, le fouille, le travail, le torture, le corps baroque (espagnol) devenu image, peau de métal gris,funèbre et grave qui se gonfle et se tord en torses, cuisses, ventres, sexes pour béer en blessures ouvertes non sur un muscle écorché, ou un corps mis à nu mais sur un fragment de scène, celui d’un visage douloureux ou d’un corps supplicié.

Objets métaphoriques, les photographies de kiuston Hallé exposent le baroque espagnol, en affectant le regard, passionnément, de l’esprit de ce baroque en saisissant l’œil non de sonConcetto historique ou philosophique, mais de son sens esthétique, ce qui’il faut entendre au plus proche de l aisthesis, du « sentir » charnel du corps .Il ne s’agit pas ici, on l’aura compris, d’une immédiateté  de sensation : mais de la restitution savante d’une sensibilité spirituelle dans sa chair et son corps, l»aura » d’un art, d’une dévotion, devenue tout à coup palpable, sensible au plus profond de son pathos et au plus fort de sa jouissance, inconsciente de la mort et du sexe .Les brèves évocations tauromachiques- fragments de photographies de journaux- que le regard recueille ici ou là en contemplant les grandes images de Kiuston  Hallé en seraient les discrètes allégories qui, obliquement, par renvoi, énonceraient expressément le sens du travail et le travail du sens de leur métaphore.

LOUIS MARIN du College de France.

 

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