Présences Kiuston Hallé, Espace29, Bordeaux, Juin 2008 : Un intimiste manifeste social ? L’exposition Présences nous fait passer d’un univers corporel cher à l’artiste au cœur de chacun, au sein duquel se distillent cette tenace violence quotidienne et ces jeux d’immuables agressions contre lesquelles nous luttons en secret, incessamment. Déjà, par son chemin de vie artistique, Kiuston Hallé nous promenait du corps danseur-gracieux-gracile, ou corps-icône-baroque vers des lieux hantés–décorporés ; ici, le médium photographique caresse l’objet engagé, et tend à quitter un corps personnel pour « l’inéluctable représentation du cycle permanent », suivant les mots et les maux de l’artiste. Tout d’abord, l’univers noir et blanc nous aspire ; contrastant dans un champ immaculé, deux photographies imprimées sur toiles, (larges de 3m80 et hautes de 2m35) posées à 30 centimètres du sol, et dissociées par un fine poutrelle métallique, exhibent une forêt de cônes, énergiques troupes d’aiguilles armaturées et cimentées, crées et fabriquées minutieusement et presque obsessionnellement en atelier, et magnifiées par le prisme de l’œil photographique ; le grain est sec, net ; l’image contrastée soulève les blancs, noirs et gris dans un ordre colossal à l’Antique, pointant vers le ciel « l’irréversible », à l’image des nos incessants agissements destructeurs dans nos sociétés occidentales contraignantes, parfois si mal-aimables et peu empathiques. Cependant, sommes-nous vraiment surpris par le constat silencieux de ces formes émergeantes, envahissantes, impérissables, relativement agressives et engagées car complices de nos modes de vie actuels ? Sur le mur opposé, violences et agressions se calment alors avec une duplication de piquets de bois, tel un mur de pointes, vu de face : l’image redondante martèle l’âme du spectateur, mais le rassure aussi quant à la possibilité de dominer ses angoisses et maitriser ses craintes. Les gris se mélangent, les contrastes s’apaisent et tamisent lentement notre regard, nous menant sereinement vers trois photographies (120 x 150), aux grains vaporeux et lourds, montrant de puissantes sculptures de mains, ouvertes, ou agrippant quelque objet, œuvres empruntées au Musée parisien Bourdelle. Face aux imposants troncs phalliques, cônes-icônes de tous temps, tous âges, toutes civilisations, ces mains ne peuvent être neutres et nous murmurent, tels des visages ouverts, quelques secrets, nous invitant alors à livrer l’intime. Une telle participation du vivant que dénude ici l’artiste est un acte de résistance -résilience, prodiguant une paisible intemporalité. Un autre chemin est possible et complémentaire : une allée centrale, ligne cassée grise large de 50 centimètres traverse l’espace telle une veine ou flux d’énergie séparant les deux mondes, l’inéluctable et l’intemporel. Cette simple allée nous mène à une grande photographie capitale (216 x 113), dans laquelle les mêmes mains côtoient une sculpture de tète muselée d’un si léger filin… L’impression de pureté ainsi dégagée nous baigne d’optimisme quant à notre devenir, tout en nous invitant à nous confronter au rugueux pour mieux comprendre la douce résistance nécessaire à nos multiples vies sociales. A cela l’artiste-photographe ajoute la beauté du geste et du rituel, du savoir-faire et de la fabrication artisanale d’objets comme d’une image encadrée, tout en s’installant dans la plasticité des formes et des idées. Telle une Anita Conti bateleuse et terrienne du XXIème siècle qui aurait rencontré le minimaliste et insoumis Richard Avedon, la pleinement plasticienne Kiuston Hallé, éprise de l’art photographique, continue donc ses voyages dans l’image, passant d’une écoute des soubresauts du corps à l’évocation des infimes résistances nécessaires au vécu du corps social. Salutaire. Cathy Souladié Université Michel de Montaigne –Bordeaux3, Département Sciences Humaines et Humanités, recherche en Histoire de l’Art
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